Déroulement d'un chantier public dans la seconde moitié du 18e siècle: Les quais de Toulouse


Les quais de Toulouse, déroulement d’un chantier public dans la seconde moitié du XVIIIe siècle



Linnéa Rollenhagen Tilly





Le mouvement d’embellissement des villes françaises commence dans la première moitié du XVIIIe siècle avec les reconstructions réalisées sur les plans de Gabriel à Rennes. Le phénomène affecte ensuite d’autres villes, en particulier celles dont la prospérité commerciale permettent de tels investissements, telles Bordeaux et Nantes. La situation était différente à Toulouse, l’intendant résidait à Montpellier et la ville avait peu de manufactures, donc peu de produits d’exportation. Cependant les intellectuels toulousains désiraient un changement. Un projet général pour « l’aménagement, l’extension et l’expansion économique de Toulouse » fut ainsi conçu en 1747 par Antoine de Garipuy, directeur de la sénéchaussée de Toulouse. Cinq ans plus tard, Louis de Mondran (trésorier de France, seigneur de Pomarède), présenta « un projet d’embellissement pour la ville de Toulouse et pour y rendre la commerce plus florissant » à l’académie de Toulouse. Conçus pour la sûreté de la ville et pour l’accroissement de son commerce les quais de la rive droite sont issus de ces deux programmes. L’aménagement d’un quai longeant la rive droite sur 1 km (432 toises de long sur 6 toises de large), entrecoupé de deux ports et d’un canal, commence en 1764 mais sera interrompu avec la Révolution en 1789. Ce chantier gigantesque, jamais achevé, provoque des transformations importantes dans des quartiers plutôt pauvres mais en pleine activité. Jugée inutile du fait de la proximité du canal Royal et de la navigabilité difficile de la Garonne, il s’agit d’une intervention contestée dont le volet commercial s’avéra un échec mais qui a marqué le programme architectural de la ville.

Les archives municipales de Toulouse, les archives départementales de la Haute-Garonne et les Archives Nationales renferment des sources inédites sur ce projet. De nombreux documents écrits : mémoires, toisés, devis et marchés, comptes rendus des sessions parlementaires, correspondances et quelques dessins mettent en lumière la complexité de l’intervention et permettent de reconstituer les différentes étapes du chantier. Le seul document iconographique montrant les élévations prévues « recueil des quais et fassades de la ville de Toulouse », est conservé à la bibliothèque municipale de Toulouse. Je présenterai ici la mise en place, la direction ainsi que les conflits et les ralentissements de ce chantier, faisant parti d’un projet plus vaste d’embellissement de la ville[1].





Dès le milieu du XVIIIe siècle trois projets d’embellissement préconisent l’aménagement de quais sur la rive droite de la Garonne. Le premier, un manuscrit anonyme et non daté[2], envisage un quai pour mettre l’île de Tounis à l’abri des crues. En 1747, dans son plan général d’aménagement, d’extension et d’expansion économique de la ville,  Garipuy propose de « faire un quay lelong des maisons des Blanchers, donner une façade régulière à toutes ces maisons du côté de la rivière et faire une promenade qui donne sur la Garonne au-dessus du port de Bidou et devant l’église de St-Pierre des Cuisines dans l’emplacement de la vieille maison des religieuses Descasses [pour un coût de] 150.000 livres »[3]. Jugé trop coûteux, ce projet est refusé, mais le dessein sera développé par Louis de Mondran dans son «projet d’embellissement pour la ville de Toulouse … »[4]. Ce dernier projette un quai allant de l’île de Tounis jusqu’au Bazacle inscrivant trois places et bordé de nouvelles façades. Inspiré d’un projet de l’ingénieur Abeille de 1718, il dote l’ensemble d’un Canal de jonction entre la rivière et le Canal du Midi.

Cependant ce n’est qu’après la vérification du pont Neuf en 1762, que l’aménagement des quais progressivement se concrétise. Lors de la session Parlementaire des Etats de Languedoc du 23 février 1764[5] Joseph-Marie de Saget, directeur ingénieur des travaux publics de la sénéchaussée de Toulouse, explique que pour renforcer ce pont la construction envisagée d’un épi ne suffit pas et qu’il serait préférable de faire une digue accompagnée d’un canal sous sa première arche[6]. A la suite de son exposé les Etats délibèrent :


            « Qu’on ménagera un quai de six toises de largeur sous la terrasse de la Daurade et que pour défendre les Bords de la Rivière entre les deux ponts. Il sera construit le long du nouveau bord un mur de quay d’une hauteur proportionnée à celles des rues voisines, aménageant les ouvertures et voûtes nécessaires pour donner aux bâtiments voisins les jours et les communications avec la Rivière dont ils ont besoin ».[7]



Le 20 mai de la même année, lorsque Saget présente son projet au conseil des bourgeois[8] il souligne qu’un mur « qu’on eleveroit à la hauteur projetée et dans l’unique objet de faire un quai ou promenade seroit autant plus préjudiciable qu’il ne reviendroit de l’énorme dépense qu’il y avait à faire à ce sujet un agreement [...] pour le public »[9], en précisant toutefois qu’il ne s’agit pas d’ouvrages indispensables. Les plans et devis des ouvrages nécessaires pour le maintien du pont accompagné de quais sont présentés par Saget le 4 mai 1765. Lors d’une nouvelle vérification du Pont Neuf en août 1765, des députés de la Chambre de Commerce insistent auprès de la commission des travaux publics. Outre  l’utilité des quais, qu’ils jugent nécessaires au déchargement des marchandises, ils soulignent l’intérêt que présenterait la construction d’un port accompagné d’un canal permettant une communication à la partie inférieure de la Rivière. Le 8 février 1767, Mondran présente à l’assemblée de l’Académie un mémoire pour démontrer l’avantage que l’on aurait de rendre navigable la rivière et de construire un nouveau canal[10]. En octobre la même année Saget fournit un plan général fidèle aux exigences de la Chambre de Commerce comprenant : l’établissement d’un port avec deux atterrissements dans le bassin de la Garonne, l’ouverture d’un canal de dans le fossé du rempart ainsi que la construction d’une écluse accompagnée d’un aqueduc pour évacuer les sables pouvant gêner sa machinerie[11]. Par l’enregistrement des lettres patentes du 25 juin 1768, le roi autorise la province de Languedoc à bâtir cet ensemble, dont l’enlèvement des atterrissements avait déjà commencé en 1766.



Organisation du chantier : Protecteurs, direction et personnel technique



Représenté à Toulouse par un subdélégué, l’intendant constitue le lien entre l’administration Royale et les états de Languedoc, qui pour ce type de chantier est chargé de procéder aux adjudications des travaux, de nommer des experts pour l’indemnisation des propriétaires, de recevoir le contentieux de l’opération, etc. Résidant à Montpellier l’intendant est peu concerné par notre projet. En effet ce sont les Etats du Languedoc, présidés par Richard-Arthur Dillon et Loménie de Brienne (archevêques de Toulouse dans la seconde moitié du XVIIIe siècle), qui déterminent ces travaux publics et qui doivent trouver les fonds. L’influence de ces deux hommes et surtout celle de Loménie de Brienne, est décisive pour la réalisation de notre projet.

L’administration du chantier est dirigée par le directeur des travaux publics et le Syndic Général de la Province. C’est ce dernier qui donne les comptes rendus aux Etats de Languedoc et qui porte les mémoires et les demandes à Paris. En son absence, le syndic de la paroisse concernée le représente auprès des entrepreneurs ou pour l’acquisition des terrains. Des commissaires des travaux publics, élus par le Parlement chaque année, représentent la province sur le terrain : ils passent les adjudications et signent les ordonnances de paiement des entrepreneurs, quand cela n’est pas fait par l’archevêque, Loménie de Brienne en personne.

Protégé et inspiré par Garipuy et Mondran, c’est Joseph-Marie de Saget qui dresse les plans et les devis de l’ouvrage corroborant aux demandes des Etats et de la Chambre de Commerce. C’est également lui qui dirige  le chantier. L’exécution des ouvrages est confiée à des entrepreneurs choisis selon une procédure d’adjudication qui se décompose comme suit: un affichage en ville précise le lieu, le jour et l’heure où les offres des entrepreneurs doivent être faites pour les ouvrages prévus et définis[12]. Les entrepreneurs sont appelés à venir se présenter au palais archiépiscopal devant le syndic et l’archevêque pour faire des offres, dont la moins élevée est retenu.

Des ouvrages de ce calibre imposent évidement un équipement performant et un main d’œuvre qualifiée, mais également la possibilité d’avancer de sommes d’argent importantes sur de périodes longues. Ainsi deux entrepreneurs toulousains, le maître maçon Vital Milan et le maître charpentier Bernard Castelbon, monopolisent rapidement les chantiers publics dans la ville. Outre le fait qu’ils exerçaient comme experts sur les chantiers ils occupent une position de force lors des offres. Tel est le cas en 1777, lorsqu’ils proposent de se charger d’achever l’ouvrage des logements des commis des fermes générales et du portier en deux ans et le surplus des autres ouvrages [...] avec toutes les décorations desdits bâtimens conformement auxdits plans de M. de Saget dans le délai de cinq ans, pour la somme de 6000 livres en remployant des matériaux des démolitions. Suivant leur offre ces logements appartiendraient en toute propriété et à perpétuité à la ville, alors que le reste du terrain devait être cédé aux entrepreneurs pour une rente annuelle d’un sol par canne². Circonspect la Province cherche d’abord un autre entrepreneur. Toutefois, après deux adjudications des ouvrages sans aucune proposition, la commission des travaux publics est contrainte d’accepter leur offre. Dans un premier temps Milan et Castelbon refusent leur soumission, poussant les commissaires à les soumer à exécuter le bail et de consulter le conseil de Robe Longue sur l’action que la ville peut exercer contre eux, dans le cas où ils résisteront dans leur refus. Quatre jours plus tard les entrepreneurs s’offrent à nouveau d’entreprendre la construction.

Après des problèmes survenus avec un entrepreneur au début du chantier les devis et marchés deviennent plus stricts pour ce qui concerne la progression des travaux et la responsabilité des maîtres d’œuvres. C’est lors de la première tranche des travaux, le quai de la Daurade de 1765 à 1773, que la Province accuse l’entrepreneur d’avoir utilisé de la pierre de mauvaise qualité et de ne pas finir l’ouvrage à temps. Ce dernier voit ainsi d’abord son paiement reporté puis le marché résilié, cela « tant pour mettre à l’abry des mauvais effets des nouvelles lenteurs de ces entrepreneurs que pour éviter les difficultés qui pourroient naître dans l’Exécution entre eux[13] ». Aguerris par ce conflit, les marchés postérieurs précisent que « Nul ne pourra prétendre à entreprendre lesdits ouvrages qu’il ne soit une personne de l’art et qu’il n’aye réunis la veille de l’adjudication un état de ses cautions bonnes et favorables. En faveur de qui seront passés les Baux ne pourront se donner des associés ni soutraiter les ouvrages sans l’agrément de la Province sous peine de nullité et de restitution de Bénéfice qu’il aurait pu faire par le soutraité. Ils seront tenus d’élire un Domicile à Toulouse et de résider sur l’ouvrage ou de tenir des régisseurs approuvés du Directeur auquel il sera toujours loisible de les renvoyer s’il n’en étoit pas contems, et dans ce cas les entrepreneurs seront tenus de lui en fournir des nouveaux toujours sous la même condition. Cette clause aura aussi lieu pour les maîtres maçons, charpentiers, appareilleurs et autres principaux ouvriers qui doivent être agrées du Directeur et qui seront remplacés par d’autres toutes les fois qu’il ne sera pas contems de ceux qu’on y mettra ».[14] Un registre en double original tenu par l’inspecteur et l’entrepreneur permettait en outre un suivi constant du chantier. Celui-ci devait être présenté au directeur sur sa demande et servait à la réception et le toisé.

Dans des cas extrêmes, lorsque la nature des travaux n’attirait aucun entrepreneur (tels l’arrachement des pilotis et des bois gênant le passage des eaux sous le pont), l’archevêque chargea Saget en personne de les faire faire sous les yeux de l’inspecteur des ouvrages importants.


Quant à la main d’œuvre, un tel chantier permettait de nourrir les pauvres de la ville. Pierre Barthès dans ses « Heures perdues » décrit la misère de la commune ainsi que le manque de travail et il explique comment les Capitouls délibèrent l’exécution des différents ouvrages publics pour embellir la ville mais aussi « pour faire vivre une quantité prodigieuse des personnes de tout âge et de tout sexe et pour éviter un soulèvement qui n’aurait pas manqué d’arriver »[15]. Les devis prévoient des taches nécessitant la force de dix, quinze, vingt-cinq voire cinquante hommes, et en avril 1766 Barthes parle de cent cinquante à deux cents hommes en train de démolir le jardin de la Daurade. Dans un premier temps le recrutement pour les travaux lourds sans qualifications, tels le comblement des murs de soutien, est fait à l’aide de crieurs indiquant le lieu et l’heure où il faut se présenter pour travailler. A partir de 1778 les commissaires des travaux demandent la constitution d’équipes avec des fonctions claires et en février cette année le salaire pour les journaliers est fixé à 10 sols par jour pour les hommes et à 6 sols la journée pour les femmes et les enfants[16].

  

Perturbations juridiques et économiques du chantier



Lors de la délibération en 1766 le syndic général souligne que l’exécution de cet ouvrage « est le vœu des habitants de la Ville de Toulouse »[17]. De nombreuses pièces d’archives contenant des critiques virulentes contre le projet montre néanmoins le contraire. Dès 1765, une personne s’adresse aux Capitouls en demandant « Pourquoi tant détruire sans avoir de quoi édifier? ». Jugeant le projet largement au-dessus des moyens de la ville, cet auteur comprend pas l’obstination d’aménager les rives de la Garonne : « Le commerce étant l’objet essentiel qui vous anime, que pouvez-vous faire de mieux que de la placer à l’endroit même des entrepreneurs et des débarquements où, sans montées ni descentes, tout se voiturera de plein pied du Port aux Magasins. Vous n’avez pas besoin de Ports, ni de Quai, ni de Places, ni prolongation des canaux dans votre Ville pour le grand commerce du dehors; les marchandises qui y entreroient devant en ressortir à quelles fins les y faire passer? Il ne faut donc que de grands Magasins pour leur servir d’entrepôts; comme ils peuvent se construire à peu de frais et promptement on en jouira bientôt, et s’ils ne procurent pas à votre commerce tous les avantages qu’on peut espérer, au moins aurez vous des bâtiments qui ne seront pas en pure perte; ou ils se vendront, ou ils se loueront, et de plus ils feront un point de vue gracieux qui terminera votre Promenade ».[18] Une lettre adressée à l’intendant, signée Fourville à Paris le 14 mars 1765, témoigne également d’une opposition immédiate de la part des capitouls contre la délibération du Parlement craignant qu’ils devaient « fournir un fond annuel de 20.000 livres sur les revenus de leur octrois tant que dureroit les ouvrages ».[19] Un autre mémoire rappelle les coûts de l’aménagement de l’Esplanade dans les années 1750, estimés à 150.000 qui, selon l’auteur, en réalité montaient à plus de 400.000 livres ; pour les quais il prédit une situation semblable avec un coût réel de 3 775 000 livres[20]. Ce texte condamne en outre un abus des lois de l’administration économique en Languedoc, car « une fois l’entreprise délibéré, l’exécution est dans une indépendance qui n’avait point d’exemple dans les autres pays françois, et qui à titre de privilège seroit le malheur du Languedoc[21] ». Lorsque la comparaison des devis et des marchés est possible, elle confirme un écart considérable. Tel est le cas du canal de Brienne, dont la construction fut délibérée le 2 janvier 1768. Lorsque Saget présente les plans en 1767 il évalue le coût à 120.000 livres, alors que le marché signé en août 1768 stipule 330.000 livres[22] ! L’une des conditions de ce marché est de finir les ouvrages en quatre ans et de recevoir l’entier paiement sept ans plus tard,[23] car une partie des frais devait être couvert par les droits de passage.

Quels sont donc réellement les coûts de ce chantier ? Les documents d’archives nous permettent de les évaluer à une somme totale à 2.516.296 livres, provenant de trois fonds différents : une imposition annuelle de la ville, les profits des ventes de matériaux et des emprunts du roi. En vingt trois ans la ville débourse 1.060.000 livres pour divers chantiers dans la ville, outre les quais et le Canal de Brienne, cet argent contribue à la conservation du Pont Neuf, aux travaux du faubourg Saint-Cyprien et à la construction de l’école de Chimie. Sur cette somme 670.000 livres servent à notre chantier et le reste est partagé entre celui-ci et les autres chantiers mentionnés. A l’origine les coûts devaient diminuer avec le produit de la vente des terrains acquis et du réemploi des matériaux provenant des démolitions. Ces ventes n’apportent cependant à peine plus de 29.000 livres alors que le gain du remploi des matériaux reste difficile à estimer. Dès 1770 les frais des ouvrages dépassent largement ces fonds, il est donc décidé de demander un emprunt auprès du Roi ; un arrêt du conseil d’Etat du roi du 24 mars de l’année suivante accorde un prêt de 182.250 livres sur trois ans. Cette somme est alors destinée à financer l’acquisition des maisons ainsi que la construction du canal. En 1776 l’estimation des maisons restantes à acquérir monte à 203.240 livres et les experts jugent que la somme ne peut pas dépasser 300.000 livres[24]. Afin de financer ces acquisitions un deuxième emprunt du roi est demandé en 1776, et en 1777 un prêt de 130.000 livres est accordé[25] ainsi qu’une remise annuelle de 50.000 livres sur les deniers de la crue du sel (jusqu’en 1789).

Si les acquisitions sont ralenties par le manque de fonds (présentant un coût de plus de 700.000 livres, fig. 4), ceci n’est pas l’unique frein. Il faut procéder par tractations de gré à gré avec chaque propriétaire pour acheter des maisons, voire effectuer des découpages de parcelles. Pour éviter des problèmes de nombreux propriétaires préfèrent vendre vite, certains font même une demande d’indemnités pour se conformer aux alignements et aux ordonnances lors des constructions des nouvelles façades. D’autres refusent catégoriquement de céder leurs biens contre un dédommagement modique, la Province sachant bien que tôt ou tard ces propriétaires seront obligés de partir. Un manuscrit anonyme et sans date, adressé aux Capitouls et intitulé « Mémoire contenant les motifs pour lesquels le parlement a servis à l’enregistrement des lettres pattentes du 25 juin 1768 ... » critique sévèrement un projet présenté sous « la fausse apparence de l’utilité publique». L’auteur s’inquiète des répercutions sociales d’une intervention qu’il juge être « dans l’intérêt de quelques personnes bien placées. L’achat de terrains ayant plus de 60 maisons à abattre, ce qui n’est pas seulement inutile il est aussi nuisible aux riverains », se demandant où et comment ceux « qu’on appelle à Toulouse Blanchers, ou tanneurs et corroyeurs » vont vivre par la suite[26] ? En effet, suite aux démolitions la ville (malgré l’opposition des administrateurs du moulin) installe ces artisans sur les bords du canal de fuite du moulin. Malgré une obligation de laisser une berge ou banquette d’une canne de largeur libre en bord de l’eau, par respect pour la propriété des pariés du moulin, la plupart de ces industriels font néanmoins construire leurs édifices sur le franc-bord et presque tous utilisent l’eau du canal[27].

En 1771, plusieurs propriétaires s’opposent à vendre, contestant que l’estimation des maisons fût faite par un seul expert nommé par la Province. Ainsi ils réclament une nouvelle estimation, réalisée en mars 1773 (toujours par la Province) augmentant la valeur des terrains d’un tiers, de 60.420 à 91.804 livres[28]. Propriétaire d’une maison rentrant dans l’alignement de la place de la Daurade, Guillaume Niel, contrôleur des Gabelles, refuse de modifier sa façade tout autant que de vendre. Afin d’expliquer son opposition il rédige un mémoire qu’il imprime et distribue au public.[29] Dans ce texte il expose que les Etats ne sont point autorisés à le contraindre de lever ses possessions et de se conformer aux prescriptions pour l’exécution du projet. Une correspondance entre l’intendant et Versailles témoigne d’une solution obligeant Niel à vendre. En outre, une longue lettre adressée au contrôleur général et signée Voch[30] expose des réflexions sur ce cas sous un angle intéressant. L’auteur critique le fait que le Roi a accordé qu’un seul expert nommé par la Province, débitrice des indemnités réclamées par des particuliers, et qu’il serait convenable que chaque partie ait son expert. Sur le fait que l’intendant devait nommer les experts parmi les employés des Ponts et Chaussées il « ose dire non seulement, que c’est une Espèce de Tiranie vis à vis d’un commissaire d’un Conseil et d’un Juge quelconque qui ne sçauroient être forcé de donner leur confiance qu’à qui bon leur semble [...] Il me semble Monsieur qu’il est contre toute bonne administration et même contre les lois du Royaume de se pretter à des pareilles demandes: à la bonne Genre que les Etats fassent estimer par qui ils voudront les fonds qui leur sont nécessaires pour les travaux publics et que cette estimation les guide dans les propositions à faire aux propriétaires. Mais toutes les fois que ceux cy seront pas contents, il est juste qu’ils puissent se pouvoir pour faire estimer légalement ce qu’on leur prend ». A propos du mémoire de Niel, il trouve étonnant que l’on annonce dans la requête que ce dernier s’est exprimé de manière à inculper l’administration de la Province; il demande par contre si les pouvoirs illimités donnés à la Province par le Roi n’ont pas amplifié le projet, amenant des variations et augmentations considérables. Au cours des sessions parlementaires du 3 janvier 1775, M. Niel requiert que l’estimation faite par l’expert de la Province reste insuffisante.[31] La Province lui propose alors de céder la totalité de sa maison (prévoyant de revendre les parties au delà des alignements), ce qu’il fera cette même année à un dénommé à Delor de Masbon au prix d’une seconde estimation, qui selon les Etats « excède de beaucoup la première ».[32]

Enfin, lors de la signature d’un achat de maison en 1777, l’expert de la Province s’aperçoit que celle-ci est saisie. L’affaire est compliquée et la ville ne veut pas risquer d’acquérir un terrain entraînant des frais supplémentaires sous la forme de dettes. Le propriétaire adresse une lettre directement à l’intendant pour défendre sa situation, mais le syndic de la province la fait suivre par une lettre d’éclaircissement pour servir à la réponse à la lettre que le Sr Descamps [le propriétaire] à écrite à M. le Vicomte de St-Priest[33]. Les ambiguïtés et la résistance du propriétaire forcent la Province à demander conseil au Roi. En 1787, cette maison est finalement achetée par un particulier.


D’autres obstacles survenaient des institutions anciennement implantées sur les bords de la rivière. Si l’administration s’arrangea aisément avec les Bonnes Sœurs de Notre Dame, une congrégation implantée près de Saint-Pierre-des-Cuisines depuis 1634, stipulant « qu’il convient mieux d’ailleurs pour l’utilité des différentes façades et pour rendre ce quai vivant de bâtir sur le sol de ce jardin une maison, la Ste communauté quoique très peu en état aujourd’huy de faire une pareille dépense puisqu’elle est encore endettée par les frais qu’elle vient de faire pour leur église »[34] ; la situation fut autrement complexe avec les Bénédictins de la Daurade et avec les pariés du Bazacle occupant les terrains aux deux extrémités des quais.

Les relations avec les Bénédictins étaient déjà tendues avant l’aménagement des quais. Les travaux délibérés par les Etats signifiaient une grande perte de terrain et de revenu (censive annuelle de 29 100 livres[35]), ainsi que le recommencement de la construction de leur nouvelle église, en chantier depuis peu. Dès 1766, afin de pouvoir trancher dans cette affaire le Roi demande à l’intendant et aux commissaires de la Province de fournir un ou plusieurs procès-verbaux de leurs Dires, Réquisitions, pièces et mémoires[36]. Nombreux sont les mémoires adressés aux différentes administrations où les Bénédictins démontrent leur droit de propriété depuis le XVIe siècle[37].

En juillet 1777 les propriétaires, ou les Pariés du Bazacle cèdent trois maisons, deux granges, l’emplacement d’un radeau et plusieurs maisons, occupées par des employés du moulin, à la Province, s’engageant en outre à reconstruire une partie de celles-ci suivant les plans de Saget. Dans un mémoire,[38] sans date, les pariés exposent que les 175 000 livres accordés par la Province à ces ouvrages n’ayant « pour objet qu’une décoration publique » sont insuffisants. Dans d’autres mémoires ils demandent des indemnités et modifications des travaux[39], et en mai 1784 un accord passé entre les pariés et la Province précise que les propriétaires abandonnent le sol pour que la Province puisse perfectionner la construction du quai ; en échange cette dernière doit faire construire à ses frais : un autre portail d’entrée du moulin, deux loyers pour les employés, un grenier et une écurie et faire toutes les réparations nécessaires à l’intérieure du moulin, ainsi que payer une indemnité de 6000 livres [40].



Outre le manque de fonds et les contestations, des crues de la rivière emportent à plusieurs reprises des ouvrages, ralentissant ainsi le chantier. En 1779, les commissaires des travaux publics ordonnent l’accélération des travaux pour mettre les ouvrages à l’abri des inondations. Cependant, en juin 1781, une inondation emporte le pavé, une partie des terres du comblement et la partie supérieure de la maçonnerie derrière les pierres de la bordure de la banquette d’un des quais, du fait qu’ils n’avaient pas eu le temps de poser la bordure du couronnement. Ces problèmes se multiplient dans les années qui suivent. 





Après la mort subite de Joseph-Marie de Saget, lors d’une épidémie de suette en 1782, son frère cadet Charles François prend la direction du chantier ; ce qui donne lieu à un état de lieux du chantier.[41] A ce moment la construction de tous les murs de soutien est entreprise et en grand partie achevée, les fondations des façades sont commencées dans toutes les parties où on peut disposer du sol et une partie est déjà élevée jusqu’au premier cordon.

Le dernier compte rendu des Etats généraux de la Province de Languedoc date du 19 février 1789[42] et comprend un second état des lieux du chantier. Les ouvrages distingués comme étant les plus urgents sont alors la finition des ports et des murs de soutènement des quais et de leur voie, estimés à un coût de 18.724 livres. L’achèvement des murs de face des maisons étant évalué à 89.913 livres plus des indemnités de 2.500 livres, l’assemblée juge qu’il ne peut avoir lieu qu’à des époques éloignées les unes des autres et au fur et à mesure qu’elles sont demandées par les propriétaires. A ces frais il faut ajouter la somme de 41.944 livres due aux  bénédictins, dédommagement des bâtiments auparavant en saillie sur la voie du quai ; ainsi que 176.545 livres pour leurs reconstructions. En effet, après la Révolution, la ville se contentera de rendre habitable et de finir les parties déjà bien avancées de cet ensemble, pour ensuite laisser le soin aux particuliers de poursuivre le chantier selon leurs moyens et souhaits.
  

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[1] Concernant le programme architectural voir L. Rollenhagen Tilly, Les quais de Saget, mémoire de maîtrise en histoire de l’art, université Toulouse Le Mirail 1996, sous la direction de Bruno Tollon et  « L’édification des quais de Toulouse au XVIIIe siècle : références architecturales nationales ? » dans L’art du Sud, CTHS, 2003,165-180.
[2] Ecrit entre 1724 et 1745 selon Georges Costa  (Les plans d’urbanisme pour Toulouse au milieu du XVIIIe siècle, 1953,  p. 11), document conservé à la Bibliothèque Municipale de Toulouse.
[3] Art 21/23 d’un manuscrit intitulé « Projet des embellissemens à faire à la ville de Toulouse ». L’ensemble des travaux est évalué à 2.112.000 livres, Archives Départementales de la Haute-Garonne (ADHG) C 331.
[4] L. de Mondran, Projet pour le commerce et pour les embellissements de la ville de Toulouse, éd. J.H. Guillemette, 1754.
[5] ADHG, C 2406.
[6] ADHG, 102 H 100, devis de 1766.
[7] ADHG, C 339, délibération 23/02/1764, §3.
[8] ADHG C 339.
[9] ADHG, C 339, Conseil des Bourgeois.
[10] Mondran réflexions d’un citoyen sur les avantages du quay projeté par les Etats de la Province de Languedoc dans la ville de Toulouse, s.1..., s, d, in-4, 12 pp.
[11] Un plan des quais, signé Saget et daté d’octobre 1767, est conservé aux Archives Nationales (H/1/883).
[12] ADHG, C 340.
[13]ADHG, C 2415, 7/12/1772, p.185
[14] Devis quai de la Daurade, art. 20, ADHG, C 340.
[15] Pierre Barthès, Heures perdues (1737-1755), décembre 1752, p. 310. Manuscrit à la Bibliothèque Municipale de Toulouse.
[16] AMT, BB 124
[17] ADHG, C 2409.
[18] Copie d’une lettre écrite à MM les Capitouls de la ville de Toulouse au sujet  d’un mémoire qui a pour titre réflexions d’un citoyen...,  17 p. imprimée en 1765, ADHG 102 H 99.
[19] ADHG, C 339.
[20] La lettre citée dans la note 19 estime le coût à un somme équivalente de 3.750.000 livres
[21] ADHG, C 339 : Mémoire contenant les motifs pour lesquels le parlement a servis à l’enregistrement des lettres pattentents du 25 juin 1768…
[22] Bail avec P. Sabatier du 1 août 1768, ADHG C 341.
[23] Le 17 octobre 1770 l’archevêque pose la première pierre et le 14 avril 1776 le canal est inauguré en la présence de l’archevêque de Narbonne.
[24] ADHG, C 2419, décembre 1776.
[25] Arrêt du conseil d’Etat du Roi, 14 mars 1777, ADHG, C 44.
[26]ADHG, C 339.
[27] J.-M. Cayla et P. Cleobule, Toulouse monumentale et pittoresque, 1838, réédité éd. du Bastion en 1993, p.75.
[28] ADHG, C 2414.
[29] Ce mémoire n’a pas été retrouvé mais est cité à plusieurs reprises, ADHG, C 340.
[30] 19/10/1773, ADHG, C 340.
[31] ADHG, C 2417, p. 273.
[32] ADHG, C 2417, 3/1/1775.
[33] Du 4/06/1783, concernant cette affaire voir  ADHG, C 340-341.
[34] ADHG, C 341. Le compte rendu des Etats de février 1789 indique : 2000 livres aux Dames Religieuses du couvent de Notre Dame pour leur jardin (ADHG, C 2431)
[35] ADHG, 102 H 99.
[36] ADHG, C 33, 23/6/1766.
[37] Les liasses C 339 et 102 H 99-100 aux ADHG mériteraient une étude particulière.
[38] ADHG, C 2061.
[39] Le 23 décembre 1784, pp. 392-98 ADHG, C 2427.
[40] ADHG C 340, Accord entre la Province de Languedoc et les propriétaires du moulin du Bazacle, manuscrit.
[41] ADHG, C 2425, pp. 309-317.
[42] ADHG, C 2431, pp. 501-509.

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