L'édification des quais de Toulouse au XVIIIe siècle, références architecturales nationales ?



L’aménagement des quais de la rive droite de la Garonne à Toulouse, fait partie des embellissements de la deuxième moitié du XVIIIe siècle, qui bouleversèrent les pratiques architecturales de la ville. Les archives municipales et départementales se sont montrées riches en renseignements non exploités sur le sujet. De nombreux documents nous permettent de suivre l'extension progressive du projet original, soutenu par les Etats de Languedoc et demandé par la chambre de Commerce de la ville.
Le Toulousain Joseph-Marie de Saget, directeur ingénieur des travaux publics et des ouvrages particuliers de la sénéchaussée de Toulouse (1752-82), fut le maître d'œuvre de l'ensemble réalisé. Le projet comprenait, outre les quais, deux ports et un canal, accompagnés de deux monuments et d'une suite de façades régulières. L’influence des courants architecturaux contemporains est évidente dans les élévations proposées. De subtiles différences  ont été ménagées afin d'éviter l'écueil de la monotonie. Le modèle des immeubles : un rez de chaussée avec un entresol et un ou deux étages, fut employé dès le début du XVIIe siècle à Paris ainsi que dans des réalisations, contemporaines à nos quais, dans des villes comme Nantes,  Bordeaux ou Amiens. Toutefois, le souci d’économie, à Toulouse comme à Nantes, ne pouvait permettre à cette architecture de s’épanouir avec la même majesté que sur les quais de Bordeaux. L’étude comparative des quais et d'un manuel d'Us et coutumes à Toulouse (1753) montre le maintien des traditions des artisans locaux. L’emploi de la brique, appliquée à des formes nouvelles, compense la froideur potentielle d’une telle ordonnance, et permet d'intégrer cette nouvelle architecture dans le paysage toulousain. Le modèle de Saget a par la suite été repris dans différentes réalisations urbaines, aux XIXe et XXe siècles, tant à Toulouse que dans des villes environnantes.

Contexte

L'ensemble composé de quais, de deux ports et d'un canal, situés entre le Pont Neuf et le Bazacle, est issu des projets d'embellissement et de modernisation de la seconde moitié du XVIIIe siècle, qui bouleversèrent les pratiques architecturales à Toulouse. Il s'agit d'un chantier gigantesque, jamais achevé, provoquant des transformations importantes dans des quartiers plutôt pauvres, mais en pleine activité.  Commandée par la Chambre de Commerce, soutenue par les Etats de Languedoc et les archevêques Lomenie de Brienne et Arthur Dillon, l’ensemble était conçu « pour la sûreté de la ville et pour l’accroissement de son commerce.» Cependant la municipalité, ainsi que nombre de toulousains, jugeaient dès le début l’ampleur de l'entreprise démesurée, coûteuse et inutile : par la proximité du Canal Royal et de la navigabilité difficile de la Garonne. Et de fait, la réalisation du volet commercial de l'opération s'avéra être un échec. Arthur Young écrivait d'ailleurs à propos du canal de Brienne, lors de son voyage en France à la fin des années 1780 que « le plan de cette entreprise fut très bien fait et son exécution est réellement magnifique. Il y a cependant plus de splendeur que de commerce, car tandis que le commerce aime le canal de Languedoc, celui de Brienne est désert[1]. »
Toutefois la conception, la mise en place et la réalisation des quais, illustre bien le déroulement et les problèmes d’un chantier public de grande envergure au XVIIIe siècle. L’ensemble bâti introduit un nouveau langage dans l’architecture vernaculaire, dont je vous expose, dans les lignes qui suivent, les caractéristiques urbanistiques et esthétiques.

Sources 

Les archives municipales de Toulouse et les archives départementales de la Haute-Garonne se sont montrées riches en sources non exploités traitant de ce projet. De nombreux documents écrits: mémoires, toisés, devis et marchés, comptes rendus des sessions Parlementaires[2], correspondances... et quelques dessins, mettent en lumière la complexité de l’intervention et permet de reconstituer les différentes étapes du chantier. Le seul document iconographique montrant les élévations prévues est conservé à la bibliothèque municipale de Toulouse. Il s’agit du « recueil de quais et fassades de la ville de Toulouse », attribué à Joseph-Marie de Saget, composé de huit folios de dessins à l’encre sur papier partiellement coloriés à l’aquarelle. La reliure porte la date tardive de 1788, mais les folios ne sont pas datés et deux portent la signature Lacan declineavit.  Quelques détails présents sur ces dessins ont été demandés après 1782, ce qui porte à croire soit qu’il s’agit d’une mise au propre du projet de 1777, complété ultérieurement, soit d’un document postérieur à la mort de l’auteur de l’ensemble (voir plus bas). La première planche est un plan général d’embellissement de Toulouse, sous la forme de moulons en relief. Ce plan fut gravé, « dédié et présenté au frère du Roi » le 21 juin 1777. Il est suivi de sept planches : le plan général des quais, cinq élévations pour les quais et ports de la rive droite et une planche montrant différentes vues concernant les aménagements dans le faubourg Saint-Cyprien[3].
Quelques dossiers avec divers mémoires et correspondances[4], surtout concernant les problèmes d’expropriation, ainsi qu’un grand plan du projet initial, datant de 1767, accompagné d’une explication[5] sont conservés aux Archives Nationales.

Le projet

Le besoin d’aménager la rive droite de la Garonne est présent dans deux projets d’embellissement de la ville du XVIIIe siècle. Le premier, en 1747, comprend un programme et plan général d’aménagement, d’extension et d’expansion économique de Toulouse, accompagné d’un devis. Il fut conçu par F.P.A. de Garipuy, alors directeur de la Sénéchaussée de Toulouse, après une demande de l’intendant, qui résidait à Montpellier[6]. Son programme comprend la création de deux quais sur la rive droite : l’un devant le quartier des Blanchers, bordé de façades uniformes et aboutissant à une promenade aménagée devant l’église Saint-Pierre-des-Cuisines, l’autre dans le quartier de Tounis pour sa mise en valeur. Jugé trop coûteux, le programme forme néanmoins la base des projets postérieurs. Sept ans plus tard, Louis de Mondran, beau-frère de Garipuy, publie « un projet d’embellissement pour la ville de Toulouse et pour y rendre le commerce plus florissant[7] ». Il y propose que le sixième rayon de l’Ovale (l’actuel Grand Rond) soit terminé par un quai allant de l’île de Tounis jusqu’au Bazacle, comprenant trois places, un quai bordé d’un mur de brique et de façades sur un alignement précis.
C’est une délibération des Etats pour solidifier le pont Neuf, en 1762, qu’accélère le débat sur la construction d’un quai[8]. Le chantier d’un premier quai, entre le pont Neuf et la Daurade, commence en 1764. L’extension de l’ensemble fut ensuite demandée par la Chambre du Commerce. Un plan présenté au Roi, signé par Saget en 1767, comprend un quai entre le pont Neuf et le Bazacle, incluant deux ports et un canal de liaison avec le Canal Royal. Cette version, inédite, affirme que le projet initial correspond à l’implantation définitive de l’ensemble, même si le plan et plus complexe que celui du recueil et des quais réalisés. Les ports correspondent dans leurs formes à celle de la place royale à Bordeaux, il s’agit cependant déjà de ports avec une chaussée en pente douce vers l’eau. Malheureusement nous n’avons pas de dessins des élévations initiales, mais des mentions dans les sources écrites tendent vers la même évolution que le plan général. Cette simplification est surtout due au financement des constructions, qui devait diminuer avec le produit de la vente des terrains acquis et du réemploi des matériaux provenant des démolitions.

Joseph-Marie de Saget, scénographe des quais

Joseph-Marie de Saget, cité dès 1762, dirige le chantier depuis le début jusqu'à sa mort, en 1782[9]. Nous ne savons pas grand-chose sur les vingt-cinq premières années de sa vie, excepté qu'il est né à Toulouse en 1725 et qu’il suivit une formation d'ingénieur, probablement sous la conduite de Garipuy, peut être complétée par des études à Paris. Son nom apparaît pour la première fois lors de la commande d'un plan général de la ville de Toulouse en 1747[10]. A l'âge de 26 ans, en 1752, il succède à Garipuy au poste de Directeur Ingénieur des travaux publics et des ouvrages particuliers de la sénéchaussée de Toulouse, sur la recommandation de ce dernier.
Quand les Etats lui demande de tracer un mur pour soutenir le Pont Neuf il s'inspire, dans les lignes directrices (sans inclure l’île de Tounis), les projets de Garipuy et Mondran. Ces derniers sont alors encore actifs et il est probable qu’ils ont eu une fonction de conseil dans la composition finale, car leurs noms reviennent à plusieurs reprises dans la documentation relative aux quais. Joseph-Marie de Saget devient ainsi plutôt le scénographe des quais que son auteur. Quoiqu’il s’agisse d’un travail complexe qui nécessite des qualités d’urbaniste pour l’intégration de l’ouvrage dans le tissu urbain, des connaissances d’ingénieur pour la levée des terres (la construction des murs de soutien), ainsi que les compétences d’un architecte pour le dessin des façades de la voie publique. Il serait d’ailleurs très intéressant de connaître les détails de son parcours et sa formation, avant 1747, car la performance qu’il montre dans les ensembles qu’il établit sur le quai et dans le faubourg Saint-Cyprien (à partir de 1772) révèle qu’il fut un ingénieur compétant, connaissant les courants artistiques et urbanistiques nationaux. Il est l’auteur de tous les devis conservés, autant des murs de soutien des quais que du programme architectural. L’exécution des devis est confiée à des entrepreneurs, tous toulousains[11]. Saget dut cependant lui-même réaliser certains taches, sous le contrôle de l’inspecteur des ouvrages importants, quand la nature des travaux n’attiraient aucun entrepreneur[12]. 
Après sa mort, en 1782, il fut rapporté à l'assemblée des Etats que les fondations des maisons qui devaient longer les quais avaient été construits dans toutes les parties où les entrepreneurs avaient pu disposer du sol. L'état des façades n'était pas homogène et il est difficile de les évaluer car il n'existe aucun document donnant des renseignements précis. Mais les documents écrits certifient que les murs de soutien avaient à ce moment été entrepris, et qu’il ne restait à achever que celui du Bazacle. Il avait ainsi, en 17 ans, mis en place un gigantesque chantier, dont il n'eut l'occasion de voir que quelques parties à peu près achevées. Ensuite, son frère Charles-François de Saget, successeur à son poste en 1782, effectua un certain nombre de modifications en tant que directeur du chantier jusqu’en février 1789[13]. A ce moment, une grande partie de la composition restait encore inachevée : un rez de chaussée avait été réalisé au long de la rivière, sauf au fond de la place de la Daurade où le projet de Bourse avait été abandonné. Cependant le nombre de bâtiments élevés dans toute leur hauteur était faible, car le chantier avait été ralenti par des crues de la rivière, les problèmes d’acquisition des terrains et de financement.

Les murs de soutien

Les deux versions du plan général des quais montrent un ensemble qui épouse le cours du fleuve, suivant une ligne courbée. Des murs de soutien protègent les bords contre les eaux, ils sont en retrait à trois endroits: au niveau des deux ports et de l'écluse du canal. La berge formait tout au long des murs un passage d'une toise, pour faciliter l'amarrage et la décharge des bateaux ainsi que la communication entre les deux ports[14]. Et, à l'origine, des ouvertures étaient prévues pour faciliter l'accès à l'eau, or les devis ne confirment pas cela mais le mur actuel du quai de Brienne témoigne d'une ouverture qui a été murée et qui correspond à l'emplacement de la rue Etroite. Les murs, élevés « à hauteur des rues voisines [15]», ont une double fonction de protection: contre les eaux et pour retenir les terres des berges de la rivière. Blondel souligne le besoin d'abattre des maisons si les quais ne sont pas assez larges ainsi que la nécessité de donner à ce genre de murs un revêtement d'une épaisseur et talus nécessaire[16]. Pour exemple il cite les quais Pelletier, de Bullet, et de l'Horloge; c'est plutôt ce premier qui a servi de modèle à Saget, même s'il n'a pas senti le besoin de retenir la partie supérieure par une forte ceinture de fer. Les murs sont posés sur des fondations de pilotis assemblés par des tenons et des boulons de fer remplis par du mortier[17]. Le terrain est nivelé par un comblement qui devait être en cailloux, mais qui en grande partie a été réalisé avec des décombres de la ville sur une saillie intérieure de huit pieds. Le parement est construit en briques foraines, provenant des démolitions et renforcées dans la fondation. Les angles, les cordons et les bahuts sont en pierre de taille des environs de Carcassonne.
Le terre-plein supérieur des murs était, selon les devis et le recueil, couvert par une chaussée (de 5 toises de large), divisée en deux parties : un trottoir et une voie pour les voitures. Le trottoir court sur toute la longueur, du Pont Neuf au Bazacle. Carrelé de briques, avec une bordure de pierre taillée, il est surélevé et protégé des voitures par des bornes « taillée sur un plan octogone en forme Piramidale dont la partie supérieur […] sera terminée en forme de Bonnet de Prêtre[18] ». La chaussée est pavée de pierre, une gondole et un revers sont aménagés des deux côtés, et la pente est telle que les eaux des rues puissent s’écouler dans les regards des aqueducs «  qui doivent les recevoir pour les faire passer sous le quai[19]. » Le souci d’améliorer le confort des piétons par l’aménagement des trottoirs et l’écoulement des eaux des chaussées sont des éléments novateurs proposés dans des mémoires et traités contemporains concernant l’aménagement urbain, tels Pierre Patte.
Ces murs furent élevés selon l'urgence des travaux. Les dix premières années, il s'agissait de sauver le pont et d'achever les deux murs latéraux de l’ouvrage. En 1786, l'ensemble de murs de soutien était achevé et leurs voies entièrement pavées, à l'exception d'une partie devant une maison.

Le programme architectural

Je n'ai pas retrouvé de dessins exposant le programme architectural initial des quais, mais quelques mentions dans les sources écrites critiquent une architecture relativement riche, peut-être dans l’esprit de Gabriel à Bordeaux et à Rennes. Le Recueil des quais et fassades de la ville de Toulouse constitue donc le seul document graphique des quais. Il semble qu’il s’agit d’une version épurée du dessin originel qui correspond aux réalisations effectives, très sobres dans le goût à la Grecque. Des sources écrites laissent comprendre qu’un projet des façades uniformes avait été approuvé par le Roi avant 1773[21], une date qui correspond à la construction des façades dans le port et la rue de la Daurade. Le recueil, ainsi que les façades effectives, présentent une Bourse et l’ensemble des bénédictins ainsi que sept variations d’élévations d’une différence subtile, afin d'éviter l'écueil de la monotonie.

L’ensemble des bénédictins de la Daurade 

Les relations entre les bénédictins et la ville étaient déjà tendues[22] avant l’aménagement des quais, qui mena à la disparition du monastère. Les travaux délibérés par les Etats signifièrent une grande perte de leur terrain ainsi que la reprise de la construction de leur nouvelle église, en chantier depuis peu[23]. Le monastère ne subit qu’une modification pour rentrer dans le nouvel alignement : les deux ailes furent raccourcies et l’ensemble fut complété par un corps de portique. Ce dernier était composé par une entrée centrale à trois portes, rythmées par des grands pilastres et couronné d’un entablement dorique, encadrées par six fenêtres juxtaposées sous une balustrade formant une terrasse.
L’église en construction était tournée vers le port, mais le plan de Saget prévoit une église regardant la rivière. Jean-Philippe Hardy, architecte de la Ville, fut chargé des nouveaux plans qui restent fidèles au projet de Franque : une basilique romaine baroque à une échelle réduite. Le portique hexastyle en pierre blanche est inscrit dans un socle entre deux travées de fenêtres, suivant l’ordonnance de Saget. Les colonnes corinthiennes, accompagnées de sculptures et de bas-reliefs ayant Notre-Dame[24] comme thème principal, sont couronnées d’un fronton triangulaire à denticules avec un bas relief reprenant le motif de la Vierge. Deux tours étaient prévues pour encadrer une coupole sur tambour, placée au-dessus de la croisée et couronnée d’une lanterne. Sur la place et la rue de la Daurade, l’église est cachée derrière une façade en brique, où l’ordonnance générale de la place a été respectée à tel point qu’une partie est en trompe l’œil. Une maquette de 1901[25], montre bien l’effet produit par l’église insérée dans un espace trop étroit. Sa façade principale n’a jamais été achevée : la colonnade très sobre ne fut mise en place qu‘en 1884 et du programme sculptural seul un médaillon avec la vierge et l’enfant a été réalisé.

Une  Bourse de Commerce

« ... ces édifices sont ordinairement composés d’un grand péristyle et de plusieurs portiques à rez de chaussée […] l’ordonnance doit tenir à l’expression dorique revêtue de quelques ornements pensés dans les attributs du commerce terrestre et maritime[26] …»

Conçu pour l’accroissement du commerce de la Ville, le projet comprenait un hôtel de Bourse qui devait être intégré au port de la Daurade. Saget propose[27] un bâtiment avec un corps principal, derrière un portique hexastyle, en retour avec un escalier ménagé sur toute la hauteur du soubassement et deux ailes ou pavillons quasiment identiques. Le corps principal comporte deux étages, au rez de chaussée sept portiques rectangulaires, surmontés des fenêtres carrées, et précédés d’une colonnade dorique. L’entablement est orné de triglyphes et de métopes. Un balustre, portant sur ces dosserets les attributs du Commerce et de la Batellerie, couronne ce corps. Les deux pavillons latéraux sont tétrastyles avec une ouverture en plein cintre, dans un encadrement rectangulaire orné d’une guirlande. Les entablements doriques supportent des frontons triangulaires à denticules, les tympans comportent des emblèmes et les acrotères portent des figures assises : la Force et la Justice (sur les pavillons destinés à la juridiction consulaire) et Mercure et l’Abondance (sur celui de la Chambre de commerce). Les trois corps se distinguent bien sur le plan général : une « galerie » inscrite entre deux temples ou pavillons. Le corps principal, en fort retrait par rapport aux pavillons, est divisé en deux parties parallèles et égales, formées par un hall ou une galerie, éclairé par sept ouvertures distribuant cinq pièces inégales. Les pavillons sont rectangulaires. Celui destiné à la Juridiction consulaire est coupé en deux parties par une petite pièce isolée, peut-être destinée aux délibérations, et un couloir. Celui de la Chambre de Commerce est divisé en trois salles de différentes dimensions, avec des portes entre elles et sur l’extérieur. Huit ouvertures, sur les côtés latérales, éclairent les pavillons et un accès direct au corps principal  était prévu par des portes donnant sur sa galerie. L’ensemble est entouré d’une colonnade adossée. Le dessin a une ressemblance frappante avec la Bourse à Nantes.
Ce bâtiment ne fut jamais entrepris et un arrêt de Conseil, accordé par le Roi en 1781, qui autorise « l’achat d’un nouvel hôtel de Bourse destiné à l’administration de la justice consulaire, aux greffes à ce nécessaire et à la Chambre de Commerce[28] » porte à croire qu’il fut abandonné avant la mort de Joseph-Marie de Saget. Le dessin du recueil pourrait ainsi être de sa main, ce qui soutien l’hypothèse que le recueil forme une « compilation » de dessins réalisés au fur et à mesure que le chantier avançait, de différentes dates (voir plus bas concernant le quais du Bazacle).

Les élévations de l’ensemble boutique-logement

Outre ces monuments, les quais sont surtout dominés par une façade-coulisse sur environ un kilomètre, tournée vers la rivière. Les bâtiments correspondent aux modèles employés dans l’architecture ordinaire, combinant les fonctions de commerce-artisanat et habitation. Toutefois il est étonnant que dans les arcades du rez de chaussée les ouvertures des boutiques ne soient pas indiquées à la manière habituelle (porte piétonne et appui pour la «vitrine ») mais uniformément coloriés en noir. Toute porte à croire qu’un ensemble conçu pour le commerce comprend un grand nombre de boutiques mais un seul des devis des maisons n’a été conservé (voir plus bas), il est donc impossible de savoir l’aspect précis de ces bâtiments. Néanmoins, un plan général du port de la Daurade indique sur la face opposée à l’église l’emplacement d’un  « hôtel de Douane à construire », ce qui correspond à une façade achevée selon l’ordonnance prévue, et des deux maisons encadrant l’embouchure du Canal, l’une était destinée aux logements du commis et garde écluse et l’autre aux fermes générales. Il semble donc que cette façade continue était plus complexe que les sources, écrites et graphiques, nous laissent comprendre.

L’ordonnance générale de la ville sur la voirie, en 1769, est postérieure à l’alignement des quais (1767). Elle fut conçu pour veiller  «  à la solidité, à la simetrie, et à la régularité des bâtimens que l’on construit […]. Cette police, dont le soin tout également étendus, et importans aboutit à l’embellissement, et à la décoration de la ville, à en rendre les avenues aisées et agréables, à procurer aux citoyens l’abondance des subsistances, la santé, la sûreté, la commodité et l’agrément ces grands objets qui intéressent de si prés les avantages du commerce le service de l’Etat, et le bonheur public auroit ette envisagé par nos prédécesseurs, ils tachent d’y pourvoir par divers règlements …[29] ». L’aménagement des quais résume en quelque sorte ce discours, car un chantier public d’une telle envergure est l’occasion idéale pour appliquer les règlements de construction et ainsi donner un modèle esthétique. Surtout dans une ville où la tradition était de copier des modèles déjà bâtis dans la ville et où le permis de construire n’exige pas de dessins de la façade projetée[30]. Les bâtiments projetés n’excédent pas les deux étages carrés et un galetas autorisés. L’unité de la suite des façades est, aujourd’hui, assurée par l’emploi de la brique, qui ne forme pas seulement la structure des maisons et des murs de soutien mais elle est aussi employée dans l’essentiel de l’ornementation. Alors que la « bonne pierre des environs de Carcassonne », est réservée aux éléments très exposés aux intempéries, ou dans quelques rares ornements. Il ne faut cependant pas oublier qu’un enduit à façon de pierre[31] était intialement prévu, pour la maison du garde-écluse, et dans le recueil seul les murs de soutien sont représentés avec des briques apparentes. L’aspect décoratif par une recherche de bichromie était donc seulement prévu pour les murs de soutien. Les devis de Saget énoncent d'ailleurs le souci de leurs parements : les briques devaient être proprement taillées, les joints regarnis avec du ciment en utilisant un « échaffaut volant »…
Les Sessions parlementaires laissent apparaître deux méthodes différentes pour obtenir un ensemble uniforme. Dans l’ensemble compris entre le port de Bidou et le quai de la Daurade les maisons devraient d’abord  être décorées d’une manière uniforme par « ceux qui voudraient s’y conformer », puis la Province se chargea de la construction de ces façades « au fur et à mesure que les propriétaires la demande » ; alors que les façades bordant le canal (1775)[32], et sur le quai du Bazacle (1784) devaient être élevées par les propriétaires.
Il est alors souhaitable de limiter les ornements pour obtenir un ou des ordonnances réalisables par les particuliers. Un argument qui est utilisé par l’auteur d’un mémoire, sans date, critiquant la gestion du chantier. Il souligne que « le dessein des nouvelles façades parvint fort chargé d'ornements, il semble que lorsqu'on détermine une uniformité dans les Bâtiments on devroit en simplifier les ornements autant qu'il est possible de manière que tous les propriétaires pussent atteindre à la dépense[33] .» Un argument qui revient à plusieurs reprises dans les contestations entre les riverains et le syndic général, même dans les cas où la Province se chargeait de faire construire les nouveaux murs[34].
 
Le rez de chaussée et les entresols sont inscrits dans un socle (à refend sur les quais), rythmé par des arcades, en plein cintre ou carrés. Dans le port de la Daurade, l’étage noble est orné de balcons continus et de balustres dans le port Bidou ainsi que sur certains quais. Les élévations dans l'enceinte de la ville, comprennent un deuxième étage couronné d’un entablement, une corniche cache l’étage en attique et les toitures en pente douce. La façade continue, sur 121 toises, du quai de Brienne devait être rythmé par cinq pavillons en légère saillie, marqués par des angles à refend et une corniche. Les angles de ce quai ainsi que l'angle du quai Dillon-port Bidou sont arrondis[35]. Le canal et le quai Dillon, à l'extérieur de la porte du Bazacle (hors le rempart ancien), sont encadrés par trois maisons avec des combles à la Française. Le dessin du recueil de ce dernier quai, comprend un rez de chaussée avec entresol couronné d’un entablement avec corniche sobre. Ce qui correspond au quai actuel, mis à part les excroissances et la seconde maison à la Française qui n’est composée que d’un rez de chaussée. Une demande formulée par les Pariés du Bazacle dans un mémoire en 1781[36], et accordée par le syndic général, Puymaurin, en 1784  indique que «  la hauteur de façades de cette partie peut être réduite sans inconvénient pour la décoration générale au premier cordon, et il en résultera même l’avantage d’une construction plus prompte[37] .» Le dessin du recueil est donc postérieur à la mort de Joseph-Marie de Saget, qui y avait prévu des bâtiments avec au moins un étage carré.
Le folio 5 du recueil, du port Bidou, est le seul qui comprend des coupes d'élévation. Les  corps de logis doubles en profondeur sont composés d’un étage de caves, un rez de chaussée très haut (sans plancher pour l’entresol), deux étages carrés légèrement hiérarchisés dans leurs hauteurs et un grenier. Les cloisons sont ornées de lambris à tous les étages et les étages carrés sont équipés de cheminées dans toutes les chambres. Qu’un devis de maison, signé par Saget[38], a été conservé il s'agit de l'une des deux maisons encadrant l'embouchure du Canal qui était destinée à loger le gardien et le commis de l'écluse. La division de l'espace est ici plus complexe qu'au port Bidou, car la maison était conçue pour deux logements avec des entrées et des cages d’escaliers indépendantes. C’est une maison d’angle ayant deux façades principales et identiques, sur la rivière et le canal, le plan est en équerre avec une cour rectangulaire et étroite[39]. Le rez de chaussée sur la rivière est composé d’une cuisine et d’un bureau avec un allée de passage dans le milieu conduisant du quai à la cour et l’escalier. Sur le canal il comprend une écurie, cellier, chambre et une allée de passage conduisant à la cour et le second escalier. L’entresol et le comble sont divisés en cinq pièces et l’étage carré de six pièces, distribuées par les deux escaliers.
Cependant, la superposition des plans cadastraux de Jouvin de Rochefort (1680) et du Grand Voinet (1783-1808) montrent qu’il s’agit pour la majeure partie d’une façade plaquée sur l’ancien parcellaire. Cela explique l'hétérogénéité de certaines façades et le plaquage est visible par exemple dans le palais Saint-Pierre. Une lettre de Saget concernant l’acquisition de maisons sur le quai de la Daurade, en 1769, confirme que cette disposition était prévue dès le début ; il précise que «  les acquéreurs laisseront subsister les murs mitoyens avec les maisons voisines [… ] auxquelles ils prendront garde de ne point nuire en aucune manière des errant responsables de tous les événements et de toutes les réparations que pourront y occasionner toute démolition à raison desquelles ils seront obligés de faire tous les étagements… [40]».



Malgré l'arrêt des travaux et les problèmes de réalisation, nous avons aujourd'hui quelques exemples achevés suivant le projet. L'immeuble quai de la Daurade correspond parfaitement au recueil, mais une fausse toiture à la Française (en brique) vient alourdir la composition originelle. La rue de la Daurade ainsi que quelques travées sur le port de la Daurade ont été élevées selon le projet et témoignent d'un certain équilibre, même si la rue peut paraître trop étroite pour des façades aussi importantes. La façade du quai de Brienne, est aujourd'hui l'ensemble le plus composite des quais. L'unité prévue dans la façade monumentale a été faussée par le maintien de l'ancien parcellaire: sur les cinquante-neuf travées, sept seulement correspondent au projet. Ce maintien a donné un ensemble parfois étonnant car les travées de l'ordonnance ne correspondent pas au parcellaire, nous y trouvons ainsi des demi-fenêtres et des demi-portes, et les angles à bossage, prévus pour les pavillons, ont souvent été remplacés par des arcades et des fenêtres. Au port Bidou, six travées suivent l'ordonnance prévue et seules huit travées comportent aujourd'hui deux étages. L'embouchure du canal sur la Garonne est mise en valeur par une composition équilibrée avec deux maisons à la Française complétées par une suite de rez de chaussée et entresol, selon l’ordonnance prévue, jusqu’au Bazacle.

Les entrées de la rue Etroite et de la rue de la Boullée

Joseph-Marie de Saget affirme sa qualité de scénographe urbain dans les entrées de deux rues anciennes.  La rue Etroite, entre le quai de Brienne et la rue des Blanchers, a été  camouflée par une travée en trompe l’œil de la façade uniforme. L’absence du corps de logis à cet endroit montre encore une fois le plaquage de la façade.  Sur le quai Dillon, entre le port Bidou et le canal, l’ancienne rue de la Boullée, conduisant à l’église Saint-Pierre-des-Cuisines, se trouve derrière une entrée monumentale à échelle réduite. L’utilité du terrain a ici été « lié » au décor, car l’arc de l’entrée cache un corps de logis. Les jambes, d'une travée chacune, sont composés d’un rez de chaussée et d’un étage carré (aujourd’hui rez-de-chaussée et trois étages). Le décor qui couronne l’ensemble est aujourd’hui incomplet. Selon Jules Chalande le relief est un fragment du programme sculpté de la place du Pont, réédifié sur ce quai en 1780 et en grande partie détruit au début de notre siècle[41]. Je n’ai pas trouvé de sources qui correspondent à ses dires, mais la frise aujourd’hui en place, sans emblème ni fronton, correspond à celle du recueil. L’ensemble de la place du pont fut enlevé en 1777, avant la démolition de trois maisons pour ouvrir un accès entre le quai et le pont. C’était une composition d’un grand motif de sculptures, faisant face aux trophées en bas relief[42]; s’il s’agit de cet ensemble, le motif conservé est celui représentant des captifs. Cette porte devait peut-être rappeler l’emplacement, non loin, de l’ancienne porte Saint-Pierre remplacée par une barrière en fer forgé, et le décor de la place du pont ainsi que la rue de la Boulée appartenaient à la Ville.

Les caractéristiques des ordonnances des quais

Dictée par la régularité (verticale et horizontale), la répétition par travées continues et l’emploi d’un vocabulaire ornemental restreint et un équilibre entre les vides et les pleins (il n’y a pas de porte à faux) l’ordonnance des quais forme un ensemble monumental présentant un vocabulaire moderne. Saget a une prédilection pour le goût à la Grecque, où domine la ligne droite et l’ordre dorique sévère: les façades sont scandées de pilastres colossaux, sans chapiteaux, parfois l’étage en attique est souligné par des puissantes consoles à glyphes qui alternent, à manière d’une frise de métopes et triglyphes, avec des petits jours carrés qui soutiennent la corniche en forte saillie. Parallèlement, des formes anciennes sont mêlées à ce vocabulaire, souvent épurées, par l’emploi à la fois des arcades rectangulaires et en plein cintre. Le bossage formant des socles sur les quais et le couronnement par des fortes corniches rappellent les palais italiens. Les chaînes d’angles, cordons horizontaux, bandeaux encadrant les fenêtres, des panneaux en saillie, ainsi que les combles à la Mansart sont issus du modèle français. Mais nous y trouvons aussi des traditions locales : les fenêtres à crossettes et des jambages de fenêtres continuant sous le niveau de l’appui par quelques assises de briques. Dans les étages du monastère Saget reprend le programme architectural local du XVIIe siècle employé à l’hôtel Dieu (en face, sur la rive droite de la Garonne) et  dans certains bâtiments de la place du pont Neuf.
Forcé de limiter les éléments décoratifs, les ordonnances sont surtout animés par des clefs, des consoles et quelques rares impostes de différentes formes. Les clefs  rentrent, le plus souvent, dans l'ensemble à refend, parfois elles ont été accentuées, soit par une légère saillie, soit par un enduit blanc ou des clefs pendantes. Il n'y a qu'au port Bidou qu'on les trouve en pierre taillée sous la forme d'une coquille. Ces dernières sont accompagnées d'impostes toscanes à annelets soit en pierre taillée, soit en brique taillée. Des modillons ou consoles soutiennent des fenêtres ou des balcons.
Revenons aux entablements et corniches, si caractéristiques de cet ensemble. Les plus importants sont dans les ports, à la Daurade, l’entablement dorique porte une frise décorée par des triglyphes avec des goûtes, qui est surélevée par une corniche importante. Au port Bidou l’entablement ionique a une frise sans décor, mais la corniche, ayant la même importance qu’à la Daurade, porte des denticules blancs, soit en pierre soit en briques couvertes d'un enduit[43].
Ces nouvelles ordonnances eurent du succès, l’absence de l’enduit prévu rend les élévations plus chaleureuses et les intègrent bien dans la ville par ce maintien des traditions de l’emploi de la brique[44]. L’œuvre de Saget affirme que les artisans toulousains avaient une parfaite maîtrise du langage moderne décoratif[45]. Le retour du style sévère à l’Antique est attesté dans des hôtels particuliers de la ville à partir des années 1770 et Marie-Luce Pujalte pense « que les aménagements imaginés autour du fleuve dès 1766 tels que les quais de la Garonne, le percement du canal latéral, l’aménagement du cours Dillon, ou encore celui de la rive gauche à Saint-Cyprien ont dû influencer, non spécifiquement les riverains des berges, mais de façon générale, les propriétaires privés dans leur désir de renouveau, d’imitation des réalisations monumentales même si, il faut le rappeler, ces dernières restent exécutés en partie. Ainsi pourrait s’expliquer le deuxième mouvement que connaît la construction privée entre 1769 et 1771[46] ».  Son étude montre d'ailleurs que le modèle de Saget fut appliqué dans des « rénovations » de bâtiments dans la ville dès les années 1775-1776 [47]. Parmi les entrepreneurs-architectes qu’elle a répertorié pour les constructions neuves certains sont présents sur notre chantier, tels Pierre Raymond aîné, expert dans les ouvrages sur les quais et Maduron, directeur des travaux publics.
Virebent et ces collègues reprirent le modèle dans les programmes des places du Capitole et de Wilson au XIXe siècle. L’esprit de Saget est encore présent dans quelques réalisations du XXe siècle.
Mais le rayonnement du modèle ne s’arrêtera pas à Toulouse, à Grenade sur Garonne, par exemple, l’hôtel Durand de Lasserre à Grenade est quasi identique à l’hôtel Niel dans le port de la Daurade. Et l’étude d’Ursula Maurer[48] montre qu’on retrouve des influences des quais dans nombre d’autre bâtiments de cette ville.

Influences nationales et / ou maintien des traditions locales ?

J.-L. Durbas considère que Saget mérite le titre d’ingénieur mais que les « titres  d’architecte et d’urbaniste » lui semble moins évident, car à son avis Saget est en retard sur le courant de pensée de sa génération, étant donnée qu’il « limite son intervention architecturale et urbanistique à la seule réalisation de façade[49] . » Il s’agit effectivement d’une commande ambitieuse mais la comparaison avec de réalisation comparable, dans des villes de province et dans la capitale, montre, selon mon avis, plutôt le contraire.
Depuis le début du XVIIe siècle des grands ensembles de bâtiments « ordinaires », combinant des boutiques et des logements, derrière des façades uniformes accompagnent de nouvelles rues et places à Paris, telles la place Dauphine et la rue de la Ferronnerie. Ces réalisations confirment qu’une réglementation ou contrôle de cette architecture, qui domine le tissu urbain, permet à la fois d’améliorer la sécurité et d’harmoniser l’aspect esthétique des villes. Puis, les hommes des Lumières insistent sur le besoin d’une vue globale de la ville pour maîtriser l’espace urbain. Ce mouvement de renouveau et embellissement des villes sera en quelque sorte lancé par l’œuvre de Jacques V Gabriel à Rennes et à Bordeaux. Ingénieur au service des Ponts avant de succéder à Robert de Cotte comme architecte du Roi, il est responsable des plans pour la reconstruction des quartiers incendiés à Rennes, et ainsi chargé d’aménager des rues bourgeoises, un espace municipal et une place Royale. A Bordeaux il s’agit d’un ensemble royal, dans une ville marchande où l’indentant réside. 
L’étude de Pierre Lelièvre sur l’urbanisme à Nantes au XVIIIe siècle[50] montre ce même souci d’économie et d’utilité du terrain où le financement des constructions devait diminuer avec le produit de la vente des terrains acquis[51], et du réemploi des matériaux provenant des démolitions.
Il faut aussi citer les travaux entrepris dans d’autres villes dans la province de Languedoc, telles la promenade à Albi sur les anciens remparts, contemporains aux quais (1761-1789), et l’intendant fait référence aux méthodes employées à Nîmes dans sa correspondance avec le syndic général.
A part l’étendu géographique de la capitale, il est intéressant de souligner quelques aspects des projets ou réalisations d’assainissement et de modernisation, qui se multiplient à partir de 1748. Ici l’ampleur des ensembles proposés (le carrefour de Buci, par Rousset, élévations monumentales sur le bord de la Seine, par Contant…)  est telle que la municipalité est dans l’impossibilité de supporter les dépenses qu’exigeaient des démolitions et des relogements[52]. Ainsi, la place devant l’église Saint-Sulpice, est  avortée à cause des problèmes d’expropriation, dans un quartier ancien et dense, il fallait déplacer quatre communautés religieuses avec plus de 300 personnes. Les premiers dessins de Servandoni, de 1752, correspondent dans l’encadrement des élévations[53] de Saget, même si le programme décoratif ici est plus riche, et des arcades devaient (comme à Toulouse) mettre en scène l’entrée de quatre rues anciennes. Mais c’est avec le concours pour une place Louis XV, qu’un nouveau modèle de place royale voit le jour : plusieurs projets donnent sur la Seine et l’ensemble réalisé par Gabriel est tournée vers la rivière. 
En 1767, Pierre Patte réclame toujours un plan général pour l’aménagement de la capitale, et il souligne que l’amélioration du réseau urbain à Paris doit tenir compte de la réfection et de la construction des quais, qui sont comme la rue un espace de circulation et de communication. Il compare plusieurs exemples de différentes époques, il fait, comme Blondel, l’éloge de la solidité et la légèreté du quai Pelletier, dont il reproduit les dessins originaux. Pour son projet d’assainir l’île de la Cité, il propose d’alimenter le budget par la revente des terrains dégagés, le mode de financement envisagé à Toulouse qui s’est montré insuffisant. 
Mais en ce qui concerne un aménagement général, comprenant les berges de la Seine, les projets de Poncet de la Grave, 1756, et Moreau-Desproux, 1769, resteront sur le papier. A partir de 1767 un quai, appelé Bignon, est projeté à la place de la rue de la Huchette, par un retranchement des maisons riveraines avec un financement de nouvelles façades (sans dessin uniforme) et pavés par les propriétaires des maisons. Mais ce n’est qu’à la fin des années 1780 que les berges seront transformées par des réalisations rapides (démolition de 523 maisons et 48 % du budget municipal pour des travaux sur la rivière[54]). La formation du quai Breteuil, ancienne rue de la Pelleterie, est le seul qui est accompagnée d’une façade uniforme[55];  un chantier plus ambitieux, commencé en 1786, qui est plus long que les autres. A la Révolution les maisons ont été retranchées, mais elles attendront les nouvelles façades jusqu’en 1800-1806.

Conclusion

Malgré les arguments d’amélioration du confort, de la sécurité, du bien être quotidien du citadin et l’expansion commerciale, les grands travaux entrepris à Toulouse sous l'Ancien Régime furent surtout destinés à satisfaire l'aristocratie locale. Plus de deux siècles plus tard nous ne pouvons cependant pas négliger une certaine réussite de ce chantier. Il introduit un nouveau concept urbain et esthétique dans la ville, et comprend quelques préoccupations de l’urbanisme naissant, p. ex. la présence de trottoirs. Les modèles employés laissent croire que Joseph-Marie des Saget, et ses collaborateurs, avaient connaissance non seulement du chantier bordelais mais aussi de ce qui se passait dans la capitale et d’autres villes septentrionales.

Bibliographie

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Blondel (Jean-François), Cours d’Architecture, Paris, Desait, 1771, 6 vol.
Boussat (Fabienne) Projet d’embellissement pour le faubourg Saint Cyprien, maîtrise d’histoire de l’art sous la direction de B. Tollon, Université de Toulouse Le Mirail, octobre 1996, 2 tomes.
Chalande (Jules), Histoire des rues de Toulouse, Toulouse, J. Lafitte, (1927 et 1929), 2 vol.
Costa (Georges), Les plans d’urbanisme pour Toulouse au milieu du XVIIIe siècle, texte dactylographié conservé à la Biblio. mun. de Toulouse, 1953.
Costa (Georges), « Louis de Mondran économiste et urbaniste », Vie urbaine, 1955, p. 33-78.
Durbas (J.-L.), La planification urbaine à Toulouse, thése de géographie, Université de Toulouse Le Mirail, décembre 1980.
Gallet (Michel), Bottineau (Yves), Les Gabriel, Paris, Picard, 1982.
Lebrun, Les us et coutumes de la ville de Toulouse avec des instructions pour connaître les matériaux et généralement tout ce qui concerne la bâtisse, Toulouse, Pison, 1753.
Maurer (Ursula), Les hôtels particuliers du XVIIe siècle à Grenade sur Garonne, mémoire de maîtrise d’histoire de l’Art dirigée par B. Tollon, Université de Toulouse le Mirail, octobre 1999, 2 tomes.
Lelièvre (Pierre), Nantes au XVIIIe siècle, urbanisme et architecture, Paris, Picard, 1988, (Architectures).
Mesplé (Paul), Joseph-Marie de Saget, ingénieur des travaux publics de la Province de Languedoc, l’Auta, 1946.
Mondran (Louis de), Projet pour le commerce et pour les embellissements de la ville de Toulouse, Toulouse, J.H. Guillemette, 1754.
Patte (Pierre), Mémoires sur les objets les plus importants de l’architecture, Paris, chez Rozet, 1769.
Pujalte (Marie-Luce), L’architecture civile privée du XVIIIe siècle à Toulouse, thèse en histoire de l’art dirigée par Y. Bruand, Université Toulouse le Mirail, 1999, 5 tomes.
Tilly Rollenhagen (Linnéa), Les quais de Saget, mémoire de Maîtrise d'histoire de l'art dirigé par B. Tollon, Université de Toulouse Le Mirail, septembre 1996.
Tilly Rollenhagen (Linnéa), « Organisation et financement du chantier des quais de Toulouse, 1764-1789 », L’Auta, janvier –février 1999, n° 642-643 , p. 17-25 et 52-57.
Young (Arthur), Voyage en France pendant les années 1787, 1788, 1789 et 1790, Paris, Buisson, 1793.

[1] A. Young, Voyage en France pendant les années 1787-1790..., tome I, p. 54-55.
[2] Arch.dép. Haute-Garonne, C 2406-24.
[3] F. Boussat Projet d’embellissement pour le faubourg Saint Cyprien, maîtrise d’histoire de l’art sous la direction de B. Tollon, Université de Toulouse Le Mirail, octobre 1996, 2 tomes.
[4] Arch. nat., H/1/1014-1015.
[5] Arch. nat., H/1/883.
[6] Il ne reste aujourd’hui que des traces écrites de ce projet.
[7] L. Mondran.
[8] Linnéa Tilly Rollenhagen, Les quais de Saget, mémoire de Maîtrise d'histoire de l'art, Université de Toulouse Le Mirail, septembre 1996, et « Organisation et financement du chantier des quais de Toulouse, 1764-1789 », L’Auta, janvier –février 1999, n° 642-643 , p. 17-25 et 52-57.
[9] Paul Mesplé, Joseph-Marie de Saget, ingénieur des travaux publics de la Province de Languedoc, l’Auta, 1946.
[10] Le Plan de Saget, levé par J-M. de Saget et Dufourc de 1748/9 à 1750, est aujourd'hui conservé à la bibliothèque municipale de Toulouse et consultable sous forme de photographies à l'IEM et à la DRAC de Toulouse
[11]op. cité de l’auteur.
[12] Aucun entrepreneur voulait se charger d’arracher les pilotis et les bois qui gênaient le passage des eaux sous la première arche du Pont-Neuf.
[13] Arch.dép. Haute-Garonne C 2424, le dernier compte rendu des travaux avant la Révolution date du 19/2-1789.
[14] La construction d’un escalier de trois marches au-dessous du port de la Daurade, encore en place, fut décidée en 1782 par Charles-François de Saget.
[15] Arch.dép. de la Haute-Garonne, C 340-341, devis.
[16]Blondel : Mémoires sur les objets les plus importants de l'architecture, p. 215
[17] Composé de 2/5 de chaux d'escié et de 3/5 de sable et de gravier, posé sur le fond dure du lit de la rivière.
[18] Arch. dép. « …dévis des ouvrages qui restent à faire pour achever le quay comancé près de La Daurade… », 12/10-1773.
[19] idem
[20] cf. doc et situation de la maison
[21]Arch. nat. H/1/1009, extrait d’un arrêt du conseil du Roi, sans date, « suivant les dessins qui lui en seront remis par le sindic général et par le directeur des travaux publics du Languedoc que Sa Majesté à approuvés »
[22] La documentation conservée aux archives départmentales et municipales concernant l’établissement est riche en sources non exploitées.
[23] La première église était en chantier, sur les plans de Franque.
[24] Beata Mariae.
[25] Conservée au musée de Vieux Toulouse.
[26] J-F. Blondel, Cours d’Architecture.
[27] op. cité folio 7.
[28] Arch. nat. H/1/1015.
[29] Arch. mun. DD 234, Ordonnance générale sur la voirie  délibérée le 14 décembre 1769, manuscrit de 21 pages reliées, signé par Lagane, procureur du Roi.
[30] M-L. Pujalte, L’architecture civile privée du XVIIIe siècle à Toulouse, thèse en histoire de l’art dirigée par Y. Bruand, Université Toulouse le Mirail, 1999, 5 tomes.
[31] Mortier composé de chaux vive de plâtre et de sable, peint avec deux couches de céruse à l’huile (devis cité). Ce type d’enduit fut employé dans les travaux du palais épiscopal vers 1700 (A. Rodrigo) et M-L. Pujalte, op. cit., affirme la présence d’enduits de lait de chaux ou de céruse visant à imiter la couleur blanche de la pierre dans des constructions ordinaires (p.).
[32] «dans le cas qu’ils veuillent bien bâtir près du Canal relativement aux alignements tracés sur le plan de la Commission […] et sont assujettis à se conformer aux décorations des façades qui leur seront données… » sessions parlementaires 1775.
[33] Arch.dép. de la Haute-Garonne doc. C 340, mémoire sur un projet d'arrêt de conseil destiné à régler le mode d'estimation des propriétaires expropriés.
[34] Arch. dép. de la Haute-Garonne, C 340, vente de partie d’une maison faisant face sur le nouveau quai, 18/6-1783 et contestation avec Sr. Roget qui demande l’execution des travaux promis.
[35] Dans le croisement des rues de la Daurade et des Peyrolières les bâtiments montrent bien l’effet des angles arrondies, aussi prévu sur le quai de Brienne.
[36] Mémoire des Pariés du Bazacle.
[37] Arch. dép. de la Haute-Garonne, C 2427, le 23 décembre 1784, p. 392-398.
[38] Arch.dép. de la Haute-Garonne C 342.
[39] Cales.
[40] Arch. dép. C 340.
[41] J. Chalande, Histoire des rues de Toulouse, tome I p. 402 « place du pont ».
[42] idem
[43] Dans Toulouse les délices de l’imitation, Mardaga, p. 321, N. Prat dit que ces éléments sont en pierre.
[44]  Lebrun était ingénieur et directeur des travaux publics, et rédigea les us et coutumes de la villes de Toulouse, en 1753, à l’intention de l’intendant, dont la Bibl.mun. de Toulouse a conservé un exemplaire.
[45] M.-L.. Pujalte, op. cit.
[46] M-L. Pujalte, op. cit.
[47] M-L. Pujalte, op. cit., 4 rue Peyras, 43 rue des Couteliers, 16 rue de la Bourse.
[48] U. Maurer, Les hôtels particuliers du XVIIe siècle à Grenade sur Garonne, mémoire de maîtrise d’histoire de l’Art dirigée par B. Tollon, Université de Toulouse le Mirail, octobre 1999, 2 tomes.
[49] J.-L. Durbas, La planification urbaine à Toulouse, thése de géographie, Université de Toulouse Le Mirail, décembre 1980, p. 70
[50] réf. P. Lelièvre, Nantes au XVIIIe siècle, urbanisme et architecture
[52] M.Gallet, Y. Bottineau, Les Gabriel, p. 14.
[53] Cette « enfoncement » des ouvertures par des pilastres colossaux sans ordre est déjà présent dans l’Architecture Moderne (1728).
[54] I. Backouche, La Seine et Paris (1750-1850) : pratiques, aménagements, représentations, thèse de doctorat en historie, Ecole des Hautes études en Sciences Sociales, décembre 1995, 2 tomes.
[55] Arch.nat. H/2/2168, cité par I. Backoch, op. cit.,  : « façade divisée en cinq maisons determinées par des corps de refends entre lesquels les lignes de retraits, croisées, plinthes et entablements sont de niveau dans chacune des cinq masses – à l’effet d’observer une régularité de décoration la plus convenable »

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